Port-au-Prince : plaidoyer pour renforcer le rôle des ASCP

Delmas, 8 juillet 2026 – C’est autour du thème « Rôle des Agents de santé communautaire polyvalents (ASCP) pour une meilleure qualité de service aux patients atteints de tuberculose et de paludisme, ainsi que dans la lutte contre les violences basées sur le genre » qu’une trentaine d’ASCP et d’infirmières, issus de plusieurs institutions sanitaires de la zone métropolitaine de Port-au-Prince se sont réunis, le 8 juillet 2026, à Delmas 31.

Organisée par Konesans Fanmi, avec le soutien du Fonds mondial à travers le mécanisme de Community Led Monitoring (CLM), cette journée de plaidoyer avait pour objectif de créer un espace d’échanges entre les professionnels de santé de première ligne afin d’identifier les principaux obstacles à la qualité des soins et de proposer des pistes d’amélioration.

Dès les premières heures de la matinée, la salle de conférence de Grace Children Hospital s’anime. Les échanges sont nourris, les questions fusent et les témoignages se succèdent. Les participants, très impliqués, mettent en commun leurs expériences quotidiennes auprès des personnes vivant avec le VIH, des patients atteints de tuberculose ou de paludisme ainsi que des survivantes de violences basées sur le genre (VBG).

En ouvrant officiellement les travaux, Marie Antoinette Toureau, directrice exécutive de Konesans Fanmi, a rappelé l’importance stratégique des agents de santé communautaires dans le système sanitaire haïtien.

Selon elle, ces derniers constituent le premier contact entre les communautés et les structures de santé, assurant la sensibilisation, le dépistage, l’accompagnement, le suivi des traitements et la lutte contre la stigmatisation.

La responsable a également insisté sur la nécessité de renforcer leurs capacités afin d’améliorer la continuité des soins et de réduire les abandons de traitement, particulièrement chez les personnes vivant avec le VIH et les patients tuberculeux.

Les enseignements du rapport CLM 2025

La deuxième partie de la rencontre a été consacrée à la présentation des principaux résultats du rapport Community Led Monitoring (CLM) 2025, assurée par Edouard Kervenson, facilitateur dans le cadre de cette journée de plaidoyer.

Le rapport met en évidence plusieurs difficultés persistantes dans les établissements de santé, notamment les ruptures ponctuelles de services, la stigmatisation de certains patients, les difficultés d’accès provoquées par l’insécurité, les insuffisances dans le contrôle des infections ainsi que les défis liés à la continuité des traitements.

Les données recueillies auprès des bénéficiaires démontrent également que les agents communautaires demeurent des acteurs essentiels pour retrouver les patients perdus de vue, renforcer l’observance thérapeutique et assurer un meilleur accompagnement des populations vulnérables.

Un témoignage qui a marqué les esprits

L’un des moments les plus marquants de cette journée de plaidoyer a été le témoignage de Lyncé Marie Clonite, agente de santé communautaire polyvalente affectée à Grace Children Hospital. Son récit, inspiré d’une expérience vécue dans une clinique ORL de Port-au-Prince, a illustré avec force les défis qui persistent en matière de prévention des infections et de lutte contre la stigmatisation dans certaines structures de santé.

Prenant la parole devant l’assistance, elle raconte qu’en arrivant un matin dans la salle d’attente de la clinique, une scène inhabituelle attire immédiatement son attention. Tous les patients étaient assis, le visage tourné vers le mur. Intriguée par cette disposition peu commune, elle décide d’interroger quelques personnes présentes.

« J’ai demandé aux patients pourquoi ils étaient tous placés face au mur. Leur réponse m’a profondément bouleversée. Ils m’ont expliqué que le médecin leur avait demandé de rester ainsi afin de ne pas le contaminer, au cas où certains d’entre eux seraient atteints de la grippe ou d’autres maladies respiratoires, notamment la tuberculose. »

Ce témoignage provoque une vive réaction dans la salle. Plusieurs participants y voient l’illustration d’un manque de formation sur les mesures de prévention et de contrôle des infections, mais également d’une pratique pouvant être perçue comme stigmatisante envers les patients.

Profitant de cette situation, Lyncé Marie Clonite explique avoir engagé un dialogue avec les patients ainsi qu’avec certains membres du personnel de santé afin de rappeler les bonnes pratiques recommandées.

« J’ai expliqué que la protection du personnel soignant est essentielle, mais qu’elle doit reposer sur des mesures scientifiques reconnues : le port du masque lorsque cela est indiqué, l’hygiène des mains, la ventilation des espaces et l’organisation d’un circuit adapté pour les personnes présentant des symptômes respiratoires. Les patients doivent être protégés avec dignité, jamais stigmatisés. Nous devons renforcer la formation du personnel médical et infirmier afin que ces pratiques deviennent systématiques dans tous les établissements de santé. »

À travers ce témoignage, les participants ont rappelé que les agents de santé communautaires ne se limitent pas au suivi des patients à domicile. Ils jouent également un rôle essentiel de sensibilisation, d’éducation sanitaire et de promotion des bonnes pratiques au sein même des établissements de santé, contribuant ainsi à améliorer la qualité des soins et à réduire les risques de transmission des maladies respiratoires.

 Retrouver les patients malgré l’insécurité

Autre témoignage marquant, celui de Baby Louisméus, agent de santé communautaire polyvalent au Centre GHESKIO de Portail Léogâne.

Sa principale mission consiste à retrouver les patients ayant interrompu leur traitement contre le VIH ou la tuberculose afin de les réintégrer dans le système de soins.

Mais cette tâche devient chaque jour plus complexe.

« Aujourd’hui, l’insécurité limite fortement nos déplacements. Certaines zones nous sont pratiquement inaccessibles, alors que des patients attendent notre accompagnement. Malgré ces difficultés, nous continuons notre travail parce que chaque patient retrouvé représente une vie protégée. Nous souhaitons toutefois de meilleures conditions de travail et une meilleure reconnaissance de notre rôle. »

Son intervention a rappelé les nombreux défis auxquels sont confrontés les ASCP dans un contexte de crise humanitaire.

Les médias appelés à soutenir les efforts communautaires

Invité à intervenir durant cette journée, le journaliste Louiny Fontal, représentant du secteur des médias au sein du CCM-Haïti, a dressé un état des lieux de la situation du VIH, de la tuberculose, du paludisme et des violences basées sur le genre dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince.

Il a insisté sur l’importance d’une collaboration étroite entre les médias, les autorités sanitaires, les organisations communautaires et les agents de santé afin de mieux informer les populations, lutter contre les fausses informations et promouvoir les services disponibles.

Parmi les recommandations formulées figurent notamment le renforcement de la différenciation des services de santé, l’amélioration de l’accueil des patients, la réduction de la stigmatisation et le renforcement de l’implication des ASCP dans les actions de prévention et de suivi communautaire.

La journée s’est achevée par une émission foraine ouverte au public, réunissant autour d’une même table Marie Antoinette Toureau, Fethna Jean Gilles, infirmière à Grace Children Hospital, Baby Louisméus du Centre GHESKIO et Gery Cadet, agent de santé communautaire à Delmas 41.

Les intervenants ont répondu aux préoccupations du public autour de plusieurs questions essentielles : le rôle des agents communautaires dans l’amélioration de la qualité des soins, les difficultés rencontrées par les patients, les liens entre le VIH, la tuberculose, le paludisme et les violences basées sur le genre, ainsi que les principales recommandations issues du rapport CLM.

Au terme de cette journée, un message s’est imposé : les agents de santé communautaires polyvalents demeurent un maillon indispensable du système de santé haïtien. Leur proximité avec les communautés, leur capacité à accompagner les patients et leur engagement quotidien constituent des atouts majeurs pour améliorer la qualité des services de santé et renforcer la lutte contre le VIH, la tuberculose, le paludisme et les violences basées sur le genre, malgré un contexte sécuritaire particulièrement difficile.

Paul Dinhio Woodlor JOSEPH

josephpauldinhiowoodlor@gmail.com

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