Léa : du déplacement forcé à la reconquête de soi

Lea, une survivante de VBG

« Parfois, je m’assieds et je repense à la vie que j’avais. Je voulais devenir infirmière. Je voulais apprendre à soigner les gens, surtout ma mère. Pendant longtemps, chaque fois que je voyais mes anciennes camarades poursuivre leurs études à l’université, je baissais les yeux et je me cachais, tant j’avais honte. Aujourd’hui, je me rappelle que chacun mène son propre combat. Le mien, c’est d’abord de survivre. »

À seulement 23 ans, Léa porte déjà le poids d’une vie bouleversée par la violence. Son histoire ressemble à celle de milliers de jeunes Haïtiennes dont les rêves ont été brutalement interrompus par l’insécurité. Le 12 février 2024, sa vie bascule. Ce jour-là, le quartier de Fourgie, dans la Plaine du Cul-de-Sac, est attaqué par des hommes armés. Selon le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), au moins 191 personnes sont tuées et plus de 80 maisons incendiées.

Au milieu des rafales, des cris et de la panique, Léa n’a qu’un seul réflexe : prendre sa petite sœur de deux ans dans ses bras et courir. Derrière elle, sa mère et ses frères restent prisonniers du chaos. Pendant de longues semaines, elle ignorera même s’ils sont encore en vie.

Survivre avec les cicatrices du silence

Fuir les balles ne signifiait pas échapper à la violence. Recueillie chez une amie de sa mère à Santo, Léa croit enfin trouver un refuge. Mais ce qui devait être un lieu de protection devient rapidement le théâtre de son pire cauchemar. « J’ai été violée », murmure-t-elle d’une voix presque inaudible, les yeux perdus dans le vide, comme si les mots eux-mêmes ravivaient une douleur qu’elle tente encore d’enfouir.

Elle poursuit, avec une pudeur bouleversante : « Le compagnon de la dame qui m’hébergeait refusait ma présence dans la maison. Il m’a agressée sexuellement à plusieurs reprises, puis m’a violée. Il me menaçait de me mettre à la porte si j’en parlais. Par peur du jugement, de la honte et de la stigmatisation, j’ai choisi de garder le silence. »

Un silence qui l’a enfermée dans une souffrance invisible. Incapable de supporter plus longtemps cette situation, Léa décide un jour de partir, sans destination précise, simplement avec l’espoir de retrouver un peu de dignité. À Pétion-Ville, une autre amie de sa mère accepte finalement de l’accueillir dans une modeste chambre qu’elle partage déjà avec sa fille. Les conditions sont extrêmement précaires, mais pour Léa, c’est malgré tout un refuge.

Chaque matin, pour éviter de passer toute la journée enfermée dans cette pièce exiguë, elle parcourt les rues durant des heures, cherchant de quoi survivre.

Pendant plusieurs mois, elle reste sans aucune nouvelle de sa famille. Ce n’est qu’en avril 2026, lors d’une nouvelle flambée de violences, qu’elle apprend enfin que sa mère et ses frères sont toujours en vie ; qu’ils ont survécu aux assauts des hommes armés qui continuent d’imposer leur loi, dans ce quartier de Cité Soleil.

« Ils avaient passé près de deux semaines dans le camp de déplacés de Trois Mains. Ils dormaient à même le sol avant d’essayer de retourner chez eux. Quand ils sont arrivés, ils ont découvert que leur maison avait été pillée puis incendiée. Malgré tout, ils sont restés sur place », raconte-t-elle.

Depuis, chacun tente de reconstruire sa vie, tant bien que mal, avec les blessures du passé, la séparation familiale et une pauvreté devenue leur quotidien.

Briser le cycle de la violence

Pour subvenir aux besoins les plus élémentaires de sa famille, Léa lance une petite activité commerciale grâce à un capital de départ de seulement 500 gourdes, prêté par la femme qui l’héberge.

Chaque jour, elle sillonne les rues de Pétion-Ville, vendant des chargeurs de téléphone, des montres, des sacs à main ou tout autre article qu’elle parvient à acheter puis à revendre. Les bénéfices restent modestes. Ils permettent tout juste de manger. Mais son combat dépasse largement la survie économique.

Ses jeunes frères grandissent dans un environnement où les groupes armés recrutent de plus en plus d’adolescents en leur promettant de l’argent, une arme ou un sentiment d’appartenance. Cette perspective l’effraie plus que tout. « Ils leur promettent de l’argent, une arme, une place. Moi, je leur répète que la dignité vaut plus que tout. Je préfère qu’ils traversent la pauvreté plutôt que de s’engager sur un chemin dont on ne revient presque jamais », confie-t-elle.

Après avoir vu la violence détruire sa propre existence, elle refuse qu’elle emporte aussi celle de ses frères.

Reprendre le contrôle de son destin

Entre le 26 juin et le 1er juillet 2026, Léa participe à une formation organisée par l’Organisation de Développement et de Lutte contre la Pauvreté (ODELPA), avec le soutien d’ONU Femmes, dans le cadre du projet IMPACT 3.

Cette expérience marque un véritable tournant. « Grâce à cette formation, j’ai compris que je vivais depuis longtemps sous l’emprise d’une violence psychologique permanente. Mettre des mots sur ce que je ressentais m’a aidée à reprendre confiance en moi », explique-t-elle.

Pour la première fois depuis longtemps, elle ose de nouveau regarder vers l’avenir. Son rêve de devenir infirmière est toujours vivant. Depuis son enfance, elle souhaite exercer cette profession en pensant à sa mère, asthmatique, qu’elle a souvent vue lutter pour respirer sans jamais pouvoir la soulager.

Aujourd’hui, elle nourrit aussi un autre projet : ouvrir une petite boutique de vêtements et de sandales.

Si son projet entrepreneurial est retenu dans le cadre de cette formation, cette activité pourrait lui offrir une stabilité économique et constituer le premier pas vers une véritable reconstruction. « Je ne me vois pas encore très loin. J’avance pas à pas, avec la grâce de Dieu », dit-elle simplement.

À seulement 23 ans, Léa continue de porter les blessures du déplacement forcé, de la violence sexuelle et du déracinement. Pourtant, chaque journée où elle choisit de protéger sa famille, de travailler honnêtement et de croire encore en ses rêves représente une victoire silencieuse contre ceux qui ont voulu lui enlever sa dignité, son avenir et son espoir. Par son courage, Léa rappelle qu’au cœur des plus grandes tragédies naissent parfois les plus extraordinaires leçons de résilience.

MKF

NB : Pour des raisons de sécurité, de confidentialité et afin de préserver sa dignité, le prénom « Léa » utilisé dans cet article est un nom d’emprunt. L’identité de cette jeune femme a volontairement été modifiée pour assurer sa protection. Les photos illustratives sont aussi générées par l’intelligence artificielle.

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